Moustique / Enquête – Le business des fausses universités

Des dizaines d’écoles se réclamant d’un enseignement supérieur délivrent des diplômes non reconnus par l’État.

Leurs sites web et leurs brochures sont souvent bien léchés. À première vue, ces établissements de l’enseignement supérieur ont l’air tout à fait ordinaires, sous leur dénomination parfois ronflante: Fondation universitaire Mercure, l’Université libre internationale (ou ULiBe, notez la ressemblance avec une université bruxelloise bien connue), Supinfo International University… Pas étonnant que des centaines d’étudiants s’y inscrivent chaque année. Ces universités ne sont pourtant pas reconnues par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les formations qu’elles dispensent ne sont par conséquent pas contrôlées par l’État et, malgré leurs tarifs exorbitants, jusqu’à plusieurs milliers d’euros, la valeur des diplômes délivrés est incertaine… Ces établissements privés ne sont pas illégaux pour autant, rappelle Jacques Sambon, spécialiste du droit de l’enseignement:

. Certains députés francophones nous ont toutefois confirmé quelques pistes. Trois d’entre eux nous ont également confié que le ministère de l’Enseignement supérieur s’était constitué fin janvier partie civile contre la Haute école privée Stylisme-Modélisme “Maria Magdalena” (voir encadré). Que reproche-t-on au juste à ces universités privées? Les motifs diffèrent selon les établissements. Certains abus semblent toutefois assez récurrents. À commencer par l’utilisation abusive de titres comme “Université” et “Haute école”, exclusivement réservés aux établissements reconnus. Mais aussi la délivrance de diplômes prestigieux qui n’en ont que le nom. La preuve par deux.

D’abord avec l’École supérieure de communication et de gestion à Ixelles, qui propose des “bachelor” et des “master” à 2.685€ minimum l’année. Certes, elle indique sur ses brochures fournir un La vraie nature des diplômes n’est cependant pas précisée. De source étudiante, l’ESCG délivrerait en fait une certification professionnelle reconnue par l’État français mais qui n’équivaut pas à un master. Elle atteste simplement que la formation est “adaptée” au marché de l’emploi. Interrogée, avouant un “manque de compétence pour répondre de manière intelligente”

Autre exemple: l’ULiBe délivre ces mêmes titres au prix de 2.300€ par année d’études et reconnus, selon l’accréditation officielle que nous nous sommes procurée, par l’Université libre du Burkina, dont les diplômes sont eux-mêmes validés par le Conseil africain et malgache de l’enseignement supérieur. Et pas par la Communauté française. Or, cette précision ne figure nulle part dans la documentation accessible en ligne. Ces diplômes étrangers ont-ils tout de même une quelconque valeur chez nous? La Fédération Wallonie-Bruxelles estclaire: “Si le programme d’études est accompli en Belgique, une reconnaissance académique du diplôme étranger ne peut être octroyée”. Soyons de bonne foi… Cette absence de reconnaissance ne signifie pas forcément que ces enseignements sont de mauvaise qualité. Sauf qu’il est impossible de le vérifier puisque aucun inspecteur n’a jamais mis les mains dans leurs programmes. Or plusieurs indices entretiennent le doute.

D’abord, sur le Net, un tas d’anciens étudiants dénoncent des arnaques en tout genre (erreurs factuelles dans les cours, extorsions, difficultés à trouver un job, manque d’encadrement, etc.). Contacté par nos soins, l’un d’eux, Michel (nom d’emprunt) dit s’être fait avoir par Supinfo, où l’année académique coûte 6.100€, et dénonce des syllabus internes . Le président de l’établissement Alick Mouriesse défend ses “master of science”: Il est facile d’attaquer sur Internet. Contrairement aux procès, ça ne coûte rien. Je suis d’ailleurs disposé à ce que mes programmes soient contrôlés. Ce qui ne sera donc pas possible tant qu’il ne sollicitera pas le monde politique afin de faire reconnaître son très cher établissement par décret…

Ensuite, les écoles supérieures privées restent souvent très vagues sur l’identité de leurs professeurs. La Fondation universitaire Mercure et la Carolus Magnus University proposent des “cours à distance” sur Internet dans des matières économiques, financières ou sociales, mais ne donnent aucun indice quant à la formation de leurs enseignants. Ni même si elles en ont… Pour accentuer encore davantage ces doutes, la première ne propose pas de formulaire de contact à moins de s’inscrire et la seconde ne réagit pas à notre demande d’interview. Certains vont encore plus loin. l’ULiBe prétend sur l’un de ses deux sites Internet que Luc De Meyer, directeur de l’Ihecs, y enseigne. Or, ce dernier confirme n’avoir jamais enseigné dans cette école ni donné l’autorisation d’y faire figurer son nom

Pris en flagrant délit de tromperie, le président de l’ULiBe, Jean-Marc Degreef, vraisemblablement mal à l’aise, n’apporte aucune explication à cette erreur embarrassante. Ces faits interpellants ne semblent pas inquiéter outre mesure les responsables d’universités privées. Le monde professionnel serait, lui, séduit par leurs étudiants. Le directeur de l’ULiBe Karim Passingré Ouedraogo prétend avoir formé “150 diplomates dans le monde”. Alick Mouriesse affirme que près de 100% de ses étudiants décrochent un emploi stable dans les trois mois suivant l’obtention du diplôme.

Ces chiffres surprennent. Lors de notre entretien mi-janvier, ce dernier a promis de nous envoyer les coordonnées d’anciens étudiants “embauchés en CDI chez Microsoft, Nestlé, Facebook ou Siemens” On les attend toujours… Dans la fonction publique en Belgique, il est impossible de valoriser de tels diplômes. Dans le privé, les patrons sont libres de leur donner une quelconque valeur, mais le Forem se montre sceptique. Comme Olivier Stein, avocat au cabinet Progress Lawyers, qui a défendu plusieurs étudiants dans des affaires de “faux diplômes”.

Devant les tribunaux, certains étudiants ont obtenu gain de cause. Mais, il est vrai, les procès se font rares. “Cela ne signifie pas que les étudiants ressortent ravis de leur formation », explique l’avocat. .” En 2011, Olivier Stein s’était ainsi emparé de l’affaire de Salma (nom d’emprunt).La Chambre belge des comptables lui promettait un “bachelier” reconnu par la Communauté française. Mais à la fin de sa première année, la directrice lui avait annoncé qu’elle ne recevrait aucun diplôme, mais une “attestation de chef d’entreprise”. L’école a finalement été condamnée pour “pratiques trompeuses” à verser 1.500€ de dommages et intérêts à sept étudiants concernés, en plus des frais liés au procès. L’établissement non reconnu, qui n’a pas donné suite à notre demande d’interview, est pourtant encore aujourd’hui installé à Uccle.

Une condamnation entraîne rarement une interdiction d’enseigner, conclut Olivier Stein. Selon le cabinet Marcourt, “ce phénomène des fausses universités fait l’objet d’une grande vigilance”. Un durcissement de la législation n’est toutefois pas à l’agenda politique. Pour éviter de succomber aux titres ronflants mais souvent trompeurs des fausses universités, les étudiants ne peuvent encore compter que sur eux-mêmes.

Retrouvez la liste des écoles reconnues sur www.ares-ac.be

Source: http://kiosque.moustique.be/data/59/reader/reader.html?t=1500988296784#!preferred/0/package/59/pub/59/page/29